« Le meilleur service que l’on puisse rendre à l’autre, c’est de lui faire comprendre que c’est l’inconscient qui l’incite à agir et de l’aider à comprendre cet inconscient. »
S. Prajñânpad.
« Nul n’est méchant volontairement. »
Socrate.
Question de Casadessus :
Je bats ma femme et la fais souffrir comment faire pour arrêter et plutôt l’aider ?
Ma réponse :
Si la souffrance que vous infligez à votre femme vous fait souffrir (on peut le penser puisque vous posez cette question et dites vouloir l’aider), c’est que vous l’aimez, et que vous êtes suffisamment courageux pour oser poser une question qui remet en cause votre propre comportement.
Oser se remettre en question dans un tel contexte n’est pas une petite affaire. Etes-vous prêt à vous confronter à des vérités qui peuvent être à la fois douloureuses et difficiles à accepter pour vous ? Donc à regarder en face « ce qui vous pousse à la violence » ?
Pour cela vous aurez besoin de comprendre que personne ne nait violent, que la violence est toujours le comportement d’un être en souffrance qui ne sait pas trouver d’autre moyen pour se rééquilibrer.
Celui qui est – ici maintenant – violent est un être qui, dans son passé, a été lui-même soumis à la violence d’un autre, en même temps qu’il a été contraint de considérer cela comme « normal ». C’est donc un être qui dans son passé de victime de la violence n’a pas pu faire autrement que de refouler son énergie de défense au plus profond de lui-même.
Prenons un exemple :
Un géniteur (je n’ose par l’appeler un père), contraint son enfant à lui obéir en le menaçant avec un manche de pioche tout en lui répétant qu’il est un bon à rien. Celui-ci – bien qu’ayant la peur au ventre – tente de lui tenir tête un moment. Il se prend des coups et finit par céder à son géniteur qui lui assène « ça t’apprendra, tu n’es qu’un bon à rien et tu n’avais qu’à m’obéir. » Ce jour là, cet enfant a appris deux choses (auxquelles il a cru) : la première c’est qu’il est un bon à rien, la seconde c’est qu’il est possible de faire obéir un « bon à rien » à coups de manche de pioche.
Remarquez que la rage de cet enfant, qui a dû se conformer aux exigences de son géniteur violent est restée intacte à l’intérieur de lui, mais refoulée (au plus profond), puisqu’elle n’a pas pu s’exprimer. Remarquez également qu’il n’a pas eu d’autre choix psychologique que celui de penser qu’il était un « mauvais » garçon désobéissant. Si, plus tard, on lui demande pourquoi son père l’a frappé, il répondra dans cette logique d’autant plus terrible qu’elle a été inculquée par la violence : « c’est parce que j’ai désobéi à mon père et que je suis un bon à rien. »
Quand un enfant se retrouve devant le choix de devoir renoncer à la perception qu’il a de lui-même, ou de devoir renoncer à la perception négative que son parent a de lui, il préfère renoncer à lui-même pour adhérer à la perception qu’à de lui celui qui détient sa propre survie. C’est ainsi que l’enfant (parce que c’est un enfant – dépendant des adultes pour sa survie) ne pourra pas remettre en cause le comportement violent de son parent et qu’il pensera comme la plupart des enfants battus interrogés « oui, c’est vrai, mon père était violent mais j’étais un enfant dur et je l’ai mérité. »
En fait l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes (tant que nous ne l’avons pas remise en cause) est liée à l’idée que se faisaient de nous-mêmes les personnes avec qui nous étions en contact dans les premières années de notre existence.
A travers un tel apprentissage, vous conviendrez que l’idée que cet enfant aura de lui-même sera extrêmement négative et que sa rage due à l’injustice subie, sera d’autant plus potentiellement dangereuse qu’elle sera restée intacte en lui, refoulée dans les profondeurs de son inconscient.
Aujourd’hui, vous vous retrouvez en face de votre femme qui – d’après vous – a fait une erreur. Plutôt que de penser que parce qu’elle est différente de vous, il est tout à fait « normal » que ses comportements soient parfois en désaccord avec ce que vous pensez juste, vous la faites souffrir parce qu’elle ne pense pas comme vous, ou n’agit pas comme vous le voulez. Vous êtes incapable de respect pour elle parce qu’au moment même où vous n’avez pas été respecté vous-même dans le passé, vous avez été dressé à considérer sa différence comme inacceptable (comme votre propre différence, il y a longtemps, apparaissait inacceptable à ceux qui vous ont dressé). L’énergie de l’injustice subie emmagasinée à l’intérieur de vous, il y a pourtant longtemps, est restée intacte, elle vous envahit, ça devient « plus fort que vous ». Au moment où vous l’exprimez contre votre femme, cette énergie négative vous domine et vous devenez son prédateur. Même si après coup il vous arriverait d’en culpabiliser, vous n’y pouvez rien, tant que vous n’avez pas été extirper les causes de votre violence en vous-même.
Cela me fait penser à cet enfant des rues qui, dans le film de Luis Buñuel, Los Olvidados, est régulièrement battu par un aveugle qui l’exploite. Un jour, il est recueilli dans un centre de protection de l’enfance, par un éducateur qui, sachant que cet enfant aime les animaux, lui donne la mission de s’occuper d’un poulailler. Dénoncé au directeur par un de ses camarades parce qu’il a gobé un œuf, l’enfant se bat contre lui et finit par être la risée du groupe. Alors toute la violence subie depuis si longtemps, toute la haine enfouie en lui, remonte ; hors de lui, il prend un bâton et frappe, tue des poules, fait un véritable carnage dans le poulailler.
Plus tard, l’éducateur, un homme lucide et bon, pose une question à l’enfant : « Pourquoi as-tu tué les poules ? » L’enfant répond : « Je ne sais pas ». Mais l’éducateur, lui, a tout compris : « Moi, je sais, tu crois être en prison et tu penses que nous te détestons tous et tu voudrais nous tuer tous. Mais tu n’as pas osé et les poules ont payé, non ? » Le visage de l’enfant s’illumine, il se sent compris, et acquiesce : « Oui, M’sieur ! ». L’éducateur enchaîne : « Fais attention, les poules aussi peuvent se venger. » Ce qui signifie : « la société a ses lois et tu ne t’en tireras pas toujours impunément ».
Pour lui prouver qu’il n’est pas en prison comme il le croit mais dans un centre ouvert, l’éducateur donne de l’argent à l’enfant et lui demande d’aller lui acheter un paquet de cigarettes (il tente par là-même de briser le schéma compulsif de l’enfant qui lui fait croire que le monde entier est contre lui) ; l’enfant, se sentant respecté et reconnu (sans doute pour la première fois de sa vie), court chercher les cigarettes.
Ce personnage lumineux (le seul du film !) avait partagé plus tôt avec ses collègues : « Si plutôt que d’enfermer les enfants, on pouvait enfermer la misère ! ».
Sans doute, dans le monde réel, les êtres humains ne sont-ils pas tous aussi lucides que cet éducateur et beaucoup considéreront un être violent comme un être dangereux (ce qu’il est), et méchant (ce qu’il n’est pas.)
Mais revenons à votre question : il se peut que – dans votre histoire – vous n’ayez eu que rarement l’occasion de vous sentir respecté par l’autre, que vous n’ayez que rarement été considéré par vos proches comme un être humain digne de confiance.
Dans son livre « Les Anatomies de la pensée », Jean-Didier Vincent, neurobiologiste et directeur de l’Institut Alfred Fessart à Gif-sur-Yvette partage :
« Tout notre être est mémoire. (…) Les souvenirs obligent à construire un schéma d’action, souvent bricolé de façon à apaiser une insupportable souffrance. »
Si vous voulez vous extirper de votre schéma destructeur qui vous force à battre votre femme, il vous faut comprendre qu’il va vous falloir commencer par sortir de l’emprise de votre propre mémoire, et que cela passe par rester fidèle à ce que vous êtes comme à ce que vous avez vécu par le passé pour pouvoir l’intégrer et devenir un jour capable de le dépasser.
Ce lent travail d’intégration, vous ne pouvez pas le faire seul, sur la base de votre culpabilité (?) et de vos « bonnes résolutions » . Il se fera pas à pas, si vous le souhaitez vraiment, accompagné par un thérapeute en qui vous aurez confiance.
Merci à vous d’avoir eu le courage de poser votre question, je souhaite qu’elle soit pour vous l’occasion d’une prise de conscience qui vous permettra de vous sentir de plus en plus pleinement responsable de vous-même sur ce chemin de remise en cause de vos comportements destructeurs que vous avez initié en posant votre question. Car vous aurez besoin d’encore plus de courage et de force pour ne pas renoncer à cette entreprise de reconstruction de vous-même et ne pas céder aux sirènes que vous avez vraisemblablement entendues dans votre enfance et intégrées, du genre : « De toutes façons, je suis un bon à rien, incapable de m’améliorer, je n’y arriverai donc jamais. »
© 2010 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.
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Pour aller plus loin, vous pouvez lire ces textes d’Alice Miller, docteur en philosophie, ex psychanalyste, qui a passé une grande partie de sa vie à étudier l’enfance dans sa relation à la violence :
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Avertissement aux lectrices et aux lecteurs :
Ma formation première est celle d’un philosophe. Il est possible que les idées émises dans ces articles vous apparaissent osées ou déconcertantes. Le travail de connaissance de soi devant passer par votre propre expérience, je ne vous invite pas à croire ces idées parce qu’elles sont écrites, mais à vérifier par vous-même si ce qui est écrit (et que peut-être vous découvrez) est vrai ou non pour vous, afin de vous permettre d’en tirer vos propres conclusions (et peut-être de vous en servir pour mettre en doute certaines de vos anciennes certitudes.)