Question posée par Béatrice :
Je me demande quelles sont les racines psy du mépris que l’on peut éprouver pour les autres. Du mépris de soi-même ? Mais encore ?
Mes pistes de réponse :
Personne ne naît en éprouvant le besoin de mépriser les autres ou soi-même. Le besoin de mépris est donc la conséquence d’un apprentissage.
Dans l’enfance, plutôt que d’apprendre à nous respecter tels que nous étions, la plupart d’entre nous avons appris à devoir discerner entre ce que nos éducateurs nous ont présenté comme étant le bien et le mal et plus particulièrement à devoir aimer ce qu’ils appelaient nos qualités et à devoir rejeter ce qu’ils nommaient nos défauts.
Le mépris est une émotion humaine à partir de laquelle on considère quelque chose ou quelqu’un comme indigne d’estime ou d’intérêt. Mépriser c’est donc exprimer une réprobation morale vis-à-vis de quelque chose ou de quelqu’un. Le mépris part de l’estimation personnelle qu’une chose ou une personne ne vaut pas la peine qu’on lui porte attention ou intérêt et même qu’elle ne mérite que du mépris.
Le mépris est une émotion, et comme toutes les émotions, le mépris trouve son origine dans un refus de quelque chose ou de quelqu’un qui nous apparaît comme insupportable.
Le rejet et la haine de l’autre et de sa différence trouvent le plus souvent leur origine sur la base d’une projection d’un aspect de nous-même que nous méprisons. Nous méprisant nous-mêmes, nous ne pouvons que mépriser à son tour ce qui nous ressemble chez l’autre.
Le mépris est ainsi la conséquence d’une immaturité émotionnelle qui se présente sous la forme d’un refoulement.
« Celui qui ne se voit pas lui-même n’arrête pas de parler des autres. Il passe son temps à repérer et à mépriser en autrui des fautes et des faiblesses qui sont en fait camouflées et refoulées en lui-même. », disait Swami Prajnanpad.
Le mépris est donc un ultime réflexe d’autoprotection, autoprotection d’un faible qui ne parvenant pas à être fort mais voulant le paraître, méprise l’autre pour tenter de prouver sa force.
Le mépris est l’émotion réflexe d’un faible qui cherche à paraître fort.
Le vrai fort lui, parce qu’il est réconcilié avec ses parts d’ombre comme avec ses faiblesses, les accepte, il ne cherche pas à se montrer sous un jour qui lui serait nécessairement favorable. Stable avec lui-même, Il n’éprouve pas le besoin de se prouver à lui-même quoi que ce soit, ni de montrer aux autres sa force par le mépris.
Le mépris est donc l’arme du faible qui se protège de parts de lui-même liées à sa propre histoire, des parts non investiguées donc pas encore acceptées. Ce faisant, toute personne qui fait preuve de mépris vis-à-vis d’une autre personne se démasque.
Les personnes qui méprisent les autres ignorent souvent qu’elles les méprisent, inconscientes du mécanisme de refoulement qui se déroule en elles, et qui fait qu’elles se sentent comme naturellement justifiées à porter des jugements négatifs sur les autres.
Cette projection négative sur l’autre sera d’autant plus perverse que celui qui en sera l’objet ne saura pas s’en défendre et restera persuadé que la manière dont l’autre le juge est pertinente. Ce jugement deviendra d’autant plus pertinent pour lui qu’il rejoindra ce qu’il pense négativement de lui-même de manière souvent inconsciente. C’est ainsi – à travers le consentement névrotique de la personne méprisée – que le mépris fait mouche. Dans un tel contexte, l’émotion de mépris « consentie » par la personne méprisée devient particulièrement destructrice.
Remarquons que le mépris ne peut pas faire mouche sans l’assentiment – généralement inconscient – de celui qui en est l’objet : sans cet écho intime et personnel, le mépris devient caduc. C’est donc moins le mépris en soi qui fait problème que l’écho qu’il trouve chez la personne qui le reçoit.
Le mépris s’origine donc à partir d’une infirmité, d’une cécité due à la crainte, à la honte de se voir tel que l’on est, c’est-à-dire pour ce qu’il en est du mépris de soi-même, de se juger soi-même sur la base des idéaux et valeurs qui nous ont été inculqués par nos éducateurs quand nous étions enfants.
La vérité c’est que puisque nous sommes tous intrinsèquement « ce que nous sommes », personne n’est méprisable puisque chacun agit précisément comme il le peut, ici et maintenant.
Le mépris révèle le plus souvent, chez la personne qui le ressent, un besoin d’idéalisation des valeurs morales lié à des croyances issues des jugements de ceux avec lesquels cette personne a grandi.
On peut donc dire que c’est à partir des valeurs qu’il aura reçues qu’un enfant apprendra à mépriser ou à respecter ce qui, en particulier, est faible et impuissant.
Pour le meilleur comme pour le pire, un enfant, en grandissant, s’identifie en y adhérant aux projections dont il hérite.
Il pourra par exemple mépriser la faiblesse et l’impuissance plutôt que de les respecter comme constitutifs de notre humanité. Il pourra ainsi chercher à s’en démarquer et chercher à les punir chez les autres.
On cherche inconsciemment à punir ce que l’on méprise en même temps qu’on cherche à légitimer et soutenir ce qui nous touche. Cela parle moins de nos valeurs que de ce que nous pensons en réalité de nous-même.
Étant donné que les concepts de bien et de mal sont relatifs, de même que nos qualités et nos défauts – puisque nous avons tous les défauts de nos qualités et les qualités de nos défauts – on peut dire qu’une personne qui méprise ou déteste, chez autrui, certaines qualités ou certains traits de caractère, a un besoin urgent (si elle veut se connaître et agir plus consciemment) de commencer par reconnaître ces qualités ou ces défauts en elle-même pour se réconcilier avec, afin de parvenir – dans un second temps – à accepter l’autre dans sa différence.
Le mépris d’autrui est le moteur des personnalités antisociales et psychopathes, il est généralement lié à la froideur émotionnelle de celui ou de celle qui se méfie des sentiments comme des émotions, il est lié aussi à un narcissisme exacerbé, à une loquacité excessive (syndrome du beau parleur qui sait tout), et à un comportement facilement séducteur (on sentira ici le besoin d’en « faire trop » pour une personne qui cherche à se dédouaner d’elle-même) qui est le signe – pour celle où celui qui saura l’observer – du comportement manipulateur d’une personne prisonnière de ses refoulements et de ses projections.
A force de frustrations et du refoulement de ses émotions de colère, la personne se contraint à chercher un exutoire qu’elle trouve sous la forme d’un bouc émissaire : l’autre qui devient la cause de tous ses maux et qu’elle se sent forcée à mépriser.
Parce que de nombreux parents ignorent que leur rôle n’est pas de dresser leur enfant à être ce qu’ils pensent qu’il doit être, mais à l’accompagner pour lui permettre de devenir qui il est, beaucoup de personnes, pourtant devenues adultes, continuent à se censurer constamment pour parvenir à être conformes à ce qu’elles pensent qu’elles doivent être aux yeux des autres.
Ces personnes ont en vérité peur d’elles-mêmes et se créent de toutes pièces un faux-self névrotique, une personnalité fictive et jugeante des comportements des autres et en particulier de ceux qui sont éloignés de leurs valeurs.
On comprendra alors que le mépris de l’autre est abondamment révélateur de nos propres failles, puisque c’est bien nous qui consentons (ou pas), à accorder du crédit à l’opinion de l’autre sur nous.
Pour sortir de cette autoprotection mortifère, nous aurons besoin à la fois de courage et d’une lucidité sans faille.
En montrant à un psychopathe que nous consentons à ce qu’il nous méprise (ce qui est différent que de penser qu’il a raison), donc en ne lui opposant aucune résistance, nous le laissons seul avec ses jugements. (Et c’est bien ce que nous devons chercher de la part de celui qui nous méprise, qu’il se retrouve seul avec son mépris, sans aucune complicité de notre part.)
Si des personnes se trompent il est de notre devoir de nous préserver de leurs méprises plutôt que de chercher à leur faire entendre raison.
Offrir la victoire à une personne qui nous fait du tort en prenant sur soi toute défaite, revient à laisser son agresseur seul avec ses jugements sur nous. Ne pas se préoccuper de lui pour l’ignorer est le plus sûr moyen de se donner à soi-même la possibilité de poursuivre son chemin personnel avec sérénité.
À ce propos, le cinquième verset du Lojong pour l’entraînement de l’esprit que le Dalaï-lama, dans un rituel, récite chaque matin, nous donne ce conseil original et efficace pour apprendre à ne pas subir le mépris de l’autre :
« Quand, par envie, une personne me fait du tort, m’attaque ou me méprise, je prendrai sur moi toute défaite et lui offrirai toute victoire. »
© 2022 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.
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Ma formation première est celle d’un philosophe. Il est possible que les idées émises dans ces articles vous apparaissent osées ou déconcertantes. Le travail de connaissance de soi devant passer par votre propre expérience, je ne vous invite pas à croire ces idées parce qu’elles sont écrites, mais à vérifier par vous-même si ce qui est écrit (et que peut-être vous découvrez) est vrai ou non pour vous, afin de vous permettre d’en tirer vos propres conclusions (et peut-être de vous en servir pour mettre en doute certaines de vos anciennes certitudes.)