« Il y a un apaisement au fond de toute grande impuissance. »
Marguerite Yourcenar.
« On ne commande à la nature qu’en lui obéissant. »
Francis Bacon.
Question d’Eliane, psychologue.
Je suis psychologue dans une institution sociale et je suis présente dans les réunions d’équipe pour accompagner cette équipe dans sa réflexion. Après des vécus d’injustice, de non écoute, d’exigences importantes concernant le travail, les remplacements de collègues absents… l’accueil d’un enfant très violent, très difficile à prendre en charge le temps d’une réorientation voulue la plus rapide possible par tous car enfant en souffrance dans ce lieu et ayant besoin d’une prise en charge autre a été très mal vécu par l’équipe. Toute parole autre que celle de l’équipe est inaudible. Venez le prendre en charge au quotidien, sur le groupe d’enfants et à partir de là vous pourrez parler. Cela vaut pour tous les professionnels non éducateurs du groupe. La souffrance est massive, le rejet de toute réflexion surtout de une ou deux personnes de l’équipe est fort. Il n’y a plus de confiance. Je suis réduite à l’impuissance comme tous. Je crains de me retrouver en situation difficile si j’interviens. Je subis comme eux subissent et je me demande comment rester psychologue dans cette situation où il est impossible d’introduire un petit écart par rapport au discours de l’équipe. Je les écoute, je fais preuve d’empathie par rapport à ce qu’ils vivent mais je n’ai pas l’impression d’être reçue dans cette attitude. Merci de me lire.
Ma réponse :
Une remarque en avant propos, êtes-vous certaine que ce soit à vous, psychologue dans une institution sociale, d’accompagner dans sa réflexion, l’équipe même avec laquelle vous travaillez au quotidien ? Ce n’est certainement pas un hasard si les groupes Balint comme les groupes d’analyse de la pratique, font toujours appel à un intervenant extérieur…
Les soignants comme les éducateurs vivent par moments des pressions telles qu’ils peuvent avoir l’impression d’être inutiles, pire d’être comme « sabotés » par l’institution dans laquelle ils travaillent. Auquel cas ils peuvent se sentir écartelés entre leur conscience professionnelle, leur sens du devoir et ce que j’appelle le « possible dans le cadre de leur institution ».
Dans un tel contexte, ils peuvent se retrouver aux prises avec des vécus d’injustice et de non écoute qui, s’ils ne sont pas accueillis, risquent de les mener au burn-out :
« En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consumercomme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte. » disait Herbert J. Freudenberger (in : L’épuisement professionnel : « La Brûlure interne ».)
Il est particulièrement douloureux pour un aidant de devoir faire le deuil de son idéal parce que le « possible » l’y oblige.
C’est ainsi que – psychologue – vous vous retrouvez aux prises avec toutes sortes d’émotions issues de la pluralité des vécus de l’institution dans laquelle vous travaillez. Vous partagez clairement « toute parole autre que celle de l’équipe est inaudible », il s’agit ici, bel et bien, d’un signe de burn-out. Quand une personne ou une équipe ne peut pas s’ouvrir à autre chose qu’à elle-même, c’est toujours parce qu’elle est en souffrance et la souffrance est égocentrique, elle empêche d’entendre un point de vue extérieur à elle-même. Avec amertume, celui qui est enfermé à l’intérieur de sa souffrance vous dira toujours, si vous essayez de lui faire percevoir autre chose, « vous ne pouvez pas me comprendre puisque vous n’êtes pas à ma place. » L’aidant en souffrance ne peut pas être un observateur objectif de sa souffrance professionnelle, il aura recours à toutes sortes de mécanismes de défense, il tentera de déformer la réalité en l’empirant, afin qu’elle adhère à sa perception du monde, en un mot, il entrera inconsciemment en « résistance » contre toute possibilité de créer de la confiance.
Dans un tel contexte, il est à la fois logique et juste que la psychologue se sente comme vous le dites si bien « réduite à l’impuissance comme tous ». Votre défi va alors être de découvrir ce que vous allez pouvoir faire de cette impuissance et comment elle influence vos interventions.
Je vous propose, en vrac, quelques pistes qui vous aideront, si vous répondez à ces questions, à élaborer votre sentiment d’impuissance :
- Vous êtes-vous interrogée sur votre seuil de tolérance à la souffrance de l’équipe dont vous faites partie ?
- Etes-vous lucide quant à la manière dont ce « seuil de tolérance » vous limite dans vos interventions ?
- Comment l’expression émotionnelle de l’équipe de laquelle vous faites partie vous touche-t-elle ?
- Dans quelle mesure vous sentez-vous en proie à la crainte d’être jugée par vos collègues ?
- Comment vous y prenez-vous pour que votre « sécurité interne » vous protège de telle façon qu’elle permette à vos collègues d’être « ce qu’ils sont » ? En d’autres termes, savez-vous avoir une confiance telle en « ce qui est » que les refus émotionnels de vos collègues, non seulement ne puissent vous ébranler, mais qu’en plus vos collègues puissent sentir, à travers vous, cette indéfectible confiance qui leur fait défaut ?
- Quelles idées avez-vous quant à la manière dont vous pourriez transformer ces pulsions de mort en pulsions de vie ?
- Pensez-vous que la souffrance psychologique de vos collègues puisse se guérir et que vous pouvez contribuer à cette guérison ou que vous pourriez l’apprivoiser ?
Le psychologue, « par définition », est en relation avec des personnes qui expriment de la souffrance, il ne peut donc que composer « avec » elle dans son rapport à l’autre, comme dans son rapport à lui-même.
En fait, vous ne pourriez accueillir la souffrance de l’autre qu’à travers la manière dont vous accueilleriez votre propre souffrance. Si, pour des causes qui vous appartiennent, vous gérez votre propre souffrance à travers une quelconque rigidité, les autres que vous tentez d’accueillir vont le sentir et se braqueront.
Il faut faire preuve de beaucoup d’humilité et de douceur avec soi-même pour pouvoir accueillir, avec douceur et humilité, les souffrances des autres. Or la difficulté de beaucoup d’aidants est justement de vouloir pratiquer avec les autres ce qu’ils ne réussissent justement pas à pratiquer avec eux-mêmes.
Une sentence chinoise dit « Si l’homme de travers utilise le moyen juste, le moyen juste opérera de travers. » Il ne s’agit donc pas d’un simple « vouloir bien faire » pour y parvenir.
Vous partagez : « Je fais preuve d’empathie par rapport à ce qu’ils vivent mais je n’ai pas l’impression d’être reçue dans cette attitude. »
Comment vous y prenez-vous avec vous-même pour gérer votre sentiment d’ingratitude ? Car c’est bien d’un sentiment d’ingratitude dont il s’agit. Si vous partagez plus haut : « Il est impossible d’introduire un petit écart par rapport au discours de l’équipe », c’est bien parce que vous souhaitez (peut-être inconsciemment) changer quelque chose dans cette équipe, y faire vivre une plus grande harmonie. Votre intention est sans doute louable mais est-elle adaptée à ce que vit cette équipe en souffrance ?
En d’autres termes, vous semblez comparer l’équipe qui « est » à celle dont vous rêvez, et cela s’appelle de l’idéalisme et c’est toujours destructeur.
Vous les écoutez et faites preuve d’empathie, mais qu’est-ce que l’écoute et l’empathie ?
Les accueillir, c’est réussir à faire en sorte qu’ils se sentent accueillis, donc ne plus vouloir les changer même quelque peu.
La condition préalable et nécessaire à cela, c’est de devenir capable d’être conscient de nos propres besoins, comme de nos propres projections et de les accepter. Souvent, dans la relation d’écoute, nous sommes inconscients que nous n’accueillons que conditionnellement les émotions des autres parce que nous les désapprouvons chez nous.
Personnellement, j’apprécie tout particulièrement les paroles du moine zen japonais Suzuki Roshi, que je relis régulièrement avec attention pour m’en imprégner :
« Lorsque vous écoutez quelqu’un, abandonnez toute idée préconçue et toute opinion subjective ; contentez-vous de l’écouter, d’observer sa manière d’être. Nous nous occupons très peu de l’idée de bien et de mal, de bon et de mauvais. Nous voyons seulement les choses telles qu’elles sont pour lui et nous les acceptons. Voilà comment nous communiquons l’un avec l’autre. Lorsque vous écoutez quelqu’un, vous entendez souvent ses paroles comme un écho de vous-même. En fait vous écoutez votre propre opinion. Si l’opinion de l’autre correspond à la vôtre, vous l’acceptez, sinon vous le rejetez à moins que vous ne l’entendiez même pas. C’est un des dangers lorsqu’on écoute. L’autre danger est de rester accroché aux paroles exprimées… sans comprendre l’esprit derrière la lettre.
Il faut donc se concentrer de tout son corps et son esprit sur ce que l’on fait, et être subjectivement et objectivement fidèle à soi-même, particulièrement à ce que l’on ressent. »
Toute tentative de « raisonner » la souffrance est vouée à l’échec. Pour qu’ils puissent se sentir accueillis par vous, vos collègues doivent sentir que vous accueillez leur souffrance.
Non pas « Oui… mais », mais « Oui » (point.) Si écouter, c’est arrêter de s’occuper de soi-même, ce sera donc ne rien attendre de l’autre. Si vous n’attendez rien d’eux, rien – en vous – ne sera en porte à faux quand, alors que vous aurez le sentiment de les avoir écoutés, ils ne se seront pourtant pas (parfois) sentis écoutés.
Dans une émission de télévision que je regardais récemment, à propos des schizophrènes meurtriers, j’entendais un médecin psychiatre déplorer qu’il n’y ait plus aujourd’hui de fatalisme.
La mentalité d’aujourd’hui, dans sa frénésie de réussite, de rentabilité et de risque zéro (!!!) a de plus en plus de mal à admettre les échecs comme inhérents à toute organisation humaine. Or l’échec comme l’erreur sont intrinsèquement naturels et humains. Mais comme ils ne sont plus reconnus comme tels, de plus en plus d’aidants parviennent difficilement à accepter leurs limites. Dans leur idéalisme, ils voudraient pouvoir aider « absolument » alors même qu’ils ne peuvent aider que « relativement ». Ils pensent maladroitement devoir réussir alors même qu’ils n’ont que la possibilité de tenter, d’essayer. C’est ainsi qu’ils risquent de se perdre. A moins qu’au cœur de leur errance, ils découvrent – avec humilité – qu’il y a toujours une marge à conserver entre leurs désirs et l’énergie dont ils disposent pour les réaliser.
C’est cela même que je vous souhaite et que je souhaite à votre équipe.
La psychanalyste jungienne, Lily Jattiot, a terminé par ces mots une conférence à laquelle j’assistais : « Ce que j’ai découvert, et qui est pour moi la merveille des merveilles, c’est qu’à condition qu’on soit conscient et qu’on ait une technique de travail solide, c’est-à-dire qu’il y ait un cadre qui tienne la route, ce que j’ai découvert, c’est le prodigieux pouvoir de la douceur, l’incroyable pouvoir de guérison de la douceur. »
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Pour aller plus loin, vous pouvez travailler personnellement avec ces livres :
- Carl Rogers : Le développement de la personne. Interéditions.
- Lily Jattiot : La dynamique du soi. Editions Accarias l’Originel.
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Avertissement aux lectrices et aux lecteurs :
Ma formation première est celle d’un philosophe. Il est possible que les idées émises dans ces articles vous apparaissent osées ou déconcertantes. Le travail de connaissance de soi devant passer par votre propre expérience, je ne vous invite pas à croire ces idées parce qu’elles sont écrites, mais à vérifier par vous-même si ce qui est écrit (et que peut-être vous découvrez) est vrai ou non pour vous, afin de vous permettre d’en tirer vos propres conclusions (et peut-être de vous en servir pour mettre en doute certaines de vos anciennes certitudes.)