Récemment, j’ai reçu en partage la colère d’une femme à qui un chirurgien avait indûment pratiqué l’ablation d’un lobe pulmonaire. Par la suite, alors qu’elle était en soins intensifs et souffrait atrocement, l’anesthésiste en avait profité pour tester sur elle un nouveau système antalgique par péridurale qui n’avait pas du tout fonctionné. Elle s’était retrouvée, je la cite « agrippée à la barrière du lit en hurlant de douleur. »
Elle qui était sportive, adepte de la marche en montagne, elle a dû renoncer à sa santé comme à ses habitudes de vie, victime de l’incurie successive de plusieurs médecins et elle m’a prévenu, dans sa légitime colère contre eux, qu’elle « trouverait violent de s’entendre dire qu’il faudrait qu’elle fasse elle, un travail sur elle pour mieux vivre avec – comme si c’était de sa faute – alors qu’eux continuaient leur vie insouciants et qu’elle ne pourrait pas interpréter autrement ma réponse que comme un refus de sa part d’aller mieux et d’être en paix », réponse intolérable pour elle.
Elle m’a aussi confié : « Je redeviens sauvage, un peu comme autrefois. Je n’aime plus les gens, je ne les crois pas, je ne veux rien leur dire de moi et ne veux même pas m’intéresser à ce qu’ils disent. »
Comment ne pas être touché par l’émotion d’une femme en colère parce que trahie par ceux-là même qui avaient pour mission de prendre soin d’elle ? Comment ne pas être solidaire de sa révolte, insensée parce que la condamnant à la méfiance, à la solitude et au désarroi ? Comment ne pas comprendre que c’est son désespoir encore trop frais qui la pousse à interpréter comme violente la possibilité de sa guérison psychique en passant par un travail sur elle ?
« Si quelqu’un arrive et nous décoche une flèche en plein cœur, il ne sert à rien de rester là à hurler après cette personne. Il vaudrait beaucoup mieux porter l’attention sur le fait qu’une flèche est fichée dans notre cœur et entrer en relation avec cette blessure. » écrit – avec une logique implacable – la moniale bouddhiste Pema Chödrön.
Pour guérir d’une blessure infligée par un agresseur, il est préférable de tenter de comprendre où et comment cet agresseur nous a atteint plutôt que de vitupérer contre lui. Entrer en relation avec sa blessure c’est oser comprendre de l’intérieur pourquoi et de quelle manière on souffre afin de devenir capable de « prendre soin » de soi.
En fait, si cette femme, à travers sa colère, refuse d’accepter ce que l’on lui a fait subir, c’est parce que – étant encore dans le choc émotionnel de l’injustice – elle croit que l’accepter serait le cautionner.
Si personne n’a le droit de lui reprocher sa colère, il n’empêche qu’en restant sa proie, c’est-à-dire en continuant de refuser ce qui lui est arrivé – alors que cela lui est arrivé – elle se condamne à perpétuer sa souffrance.
Si la colère est une émotion légitime, elle n’en est pas moins destructrice pour celui qui l’entretient puisqu’elle est basée sur le refus de ce qui est arrivé. Or la vie est par nature implacable, elle n’a que faire des notions de bien et de mal, de justice ou d’injustice. Que nous le trouvions juste ou injuste, ce qui nous est arrivé nous est bien arrivé.
Si – bien sûr – il est parfaitement sensé de faire tout ce qui est en son pouvoir pour que ce que nous redoutons ne nous arrive pas, continuer de refuser ce qui nous est arrivé sous le prétexte que c’est injuste, revient à nier l’évidence parce qu’elle est trop douloureuse pour nous, et cela s’appelle le déni. C’est la première étape, avant la colère et la tristesse sur le douloureux chemin de l’acceptation.
Porter son attention sur le fait qu’une flèche est fichée dans son propre cœur demande un infini courage, le courage de regarder les choses en face afin de sortir du déni, ce qui revient à dire « entrer en relation avec sa blessure » dans le but de la soigner – pour qu’enfin elle devienne moins douloureuse.
C’est tout un travail de deuil des illusions que nous devons entreprendre sur nous-même et sur ce qui nous est arrivé avant d’entrer en relation avec notre blessure. Un travail qui nous conduira au cœur de notre tristesse et qui nous demandera de la traverser pour arriver sur le seuil de notre guérison.
Le philosophe stoïcien Sénèque affirmait : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas les faire, mais parce que nous n’osons pas les faire qu’elles sont difficiles. »
© 2014 Renaud & Hélène PERRONNET Tous droits réservés.
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Ma formation première est celle d’un philosophe. Il est possible que les idées émises dans ces articles vous apparaissent osées ou déconcertantes. Le travail de connaissance de soi devant passer par votre propre expérience, je ne vous invite pas à croire ces idées parce qu’elles sont écrites, mais à vérifier par vous-même si ce qui est écrit (et que peut-être vous découvrez) est vrai ou non pour vous, afin de vous permettre d’en tirer vos propres conclusions (et peut-être de vous en servir pour mettre en doute certaines de vos anciennes certitudes.)