« Vieillir c’est passer de la passion à la compassion », a écrit Camus.
Dans nos sociétés occidentales, on évite de parler des « vieux », on dit plutôt « troisième » ou même depuis que les centenaires sont légion, « quatrième âge ». C’est vrai que le panel est large entre le vieil homme prostré dans son fauteuil et le marathonien de 101 ans (Fauja Singh) qui a commencé la course à 88 ans ; mais aussi entre le « jeune retraité » encore très en forme et un vieillard de plus de 90 ans.
La tentation est grande pour certains retraités, peu entreprenants et assez inhibés, de se refermer sur leur couple (quand ils vivent à deux), sur leurs repas et leur sommeil, sur leurs petites habitudes ; d’écouter leur peur de l’autre, de leurs voisins – surtout s’ils sont étrangers ; de râler, de s’indigner (surtout s’ils se nourrissent à longueur de J.T. des mauvaises nouvelles égrenées par la télé). Il n’y a pas de grands changements dans leur attitude par rapport à leur existence passée sinon que l’arrêt de la vie sociale les a trouvés démunis d’une autre vie, d’autres projets.
Car n’oublions pas que le moment de la vieillesse est le moment du bilan, de la récolte de ce que nous avons semé tout au long de notre vie.
Nous en avons tous côtoyé de ces vieux nostalgiques et malheureux, ressassant leurs moments de gloire, n’acceptant pas que le monde change, effarés par leur reflet dans le miroir.
Où sont passés leurs passions, leurs envies, leurs désirs ? Où s’est échappée leur étincelle de vie ? Leur curiosité ? Leur capacité d’empathie ? Envolés petit à petit inexorablement depuis longtemps, sans doute, sans qu’ils y prennent garde.
Certains ont des enfants vivants mais ne les voient plus depuis des années. Ils ne pourraient même plus défendre les raisons pour lesquelles ils sont fâchés avec eux mais sont trop « fiers » pour renouer, pour juste leur dire dans une lettre ou au téléphone « tu me manques, j’aimerais te revoir ». Ils sont fiers d’être fiers alors que c’est leur pire « défaut » et la pire catastrophe qui leur soit arrivée. D’avoir fermé leur cœur et de ne plus trouver la clef.
« Prenons garde que la vieillesse ne nous attache plus de rides à l’esprit qu’au visage », écrivait Montaigne.
Ces gens-là sont très difficiles à aider car ils sont installés dans une logique mortifère. La négativité contre les autres est en fait dirigée contre eux, car ils savent (au fond du fond d’eux-mêmes) qu’ils creusent depuis longtemps leur propre tombe et croient que c’est tout ce qu’ils méritent.
Ils se sont laissé piéger insidieusement par les sirènes du confort, ils sont de moins en moins sortis de chez eux, agacés par tant de choses ; ils ont cru que la télévision pouvait remplacer le cinéma, le théâtre, les concerts, les sorties ; ils ont fait le vide autour d’eux en croyant à cette formule « tous des cons ». Comme ils ont peu donné, ils ont peu reçu et se sont aigris, quand ils n’ont pas sombré dans la dépression, la prostration, l’alcoolisme…
Certains finissent par hanter les couloirs des maisons de retraite dans lesquelles ils échouent. Quel triste gâchis !
Pourtant, même dans nos pays occidentaux, de nombreux retraités sont bien vivants et profitent des joies de l’existence en restant actifs et curieux.
Il y a celles et ceux qui s’occupent avec bienveillance de leurs petits ou arrières petits enfants, qui les emmènent au parc ou en forêt le mercredi, en vacances quand les parents travaillent, et ainsi se tisse un lien entre les générations – que le temps et les moments passés ensemble approfondissent.
Il y a celles et ceux qu’on rencontre dans les musées, dans les concerts, au cinéma, au théâtre… et qui visiblement sont connaisseurs et se régalent.
Il y a celles et ceux qui aiment comprendre le monde dans lequel ils vivent et qui, pour ce faire, lisent les journaux et se tiennent au courant parce que le monde ne leur est pas indifférent.
Il y a celles et ceux qui ont encore soif d’apprendre : ils assistent à des conférences, commencent des études universitaires, apprennent une langue, lisent et relisent des livres…
Il y a toutes celles, tous ceux qui voyagent, dans leur pays et à l’étranger, en couple ou en groupes, pour aller à la rencontre des autres, découvrir des paysages, des régions, des traditions, une autre manière d’être au monde. Ceux-là reviennent souvent transformés, épanouis, moins peureux, plus ouverts.
Il y a celles et ceux, nombreux, qui – pour se maintenir en forme physique – font une activité sportive régulière, ou du yoga, des mouvements de gymnastique, du taïchi. Dans les parcs, en Chine, ils font tous les jours leurs mouvements en groupes – en emmenant leur oiseau dans sa cage pour lui faire prendre l’air.
Il y a celles et ceux qui ont un chien et font de bonnes balades avec lui, obligés de sortir plusieurs fois par jour de leur canapé ! Et les nombreux ami(e)s des chats… Il paraît que dans les maisons de retraite qui acceptent les animaux de compagnie, les résidents sont beaucoup moins abattus.
Il y a aussi ceux qui bricolent, réparent, construisent – quand ils ont la chance d’avoir un atelier. Certains ont de véritables passions – pour les jouets mécaniques ou les modèles réduits par exemple et passent leurs journées à s’en procurer, les réparer, les collectionner ou les revendre.
Il y a bien sûr toutes celles et ceux qui – ayant la chance de disposer d’un lopin de terre – jardinent. Activité nourrissante à tous points de vue – que l’on peut pratiquer à son rythme.
Il y a celles et ceux qui aiment jouer : à la pétanque, aux cartes, au backgammon, aux échecs… qui aiment plaisanter, qui prennent la vie du bon côté, qui aiment danser.
Il y a celles et ceux qui continuent à faire de la poterie, de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la photo – de plus en plus tranquillement à mesure qu’ils atteignent le grand âge. Ceux qui écrivaient continuent d’écrire. La retraite n’existe pas pour eux. Ils s’arrêtent quand ils sentent que l’inspiration ou l’envie de créer sont taries.
Tous ceux qui étaient sociables quand ils étaient « actifs » continuent de recevoir leurs amis et d’être reçus par eux, l’amitié étant pour eux une « grâce », un cadeau que même la mort de l’ami(e) ne brise pas.
Quant aux associations caritatives, elles ne peuvent fonctionner que grâce au bénévolat de celles et ceux qui ont du temps et envie d’aider. C’est une opportunité pour les associations mais aussi – ne l’oublions pas – pour les bénévoles qui ont la chance de se sentir utiles. Car ce qui tue à petit feu, c’est bien sûr la maladie et la dégénérescence mais surtout l’inaction, l’absence de contacts avec le monde extérieur, l’impression de n’avoir plus de raisons de vivre.
Tous ces anciens ont une ou plusieurs raisons de vivre. Ils sont curieux et gardent le cœur ouvert.
Leur corps vieillit, leur cœur ne prend pas une ride.
Crédits :
(Merci à Philippe Geluck pour l’illustration.)
© 2015 Renaud & Hélène PERRONNET Tous droits réservés.
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Ma formation première est celle d’un philosophe. Il est possible que les idées émises dans ces articles vous apparaissent osées ou déconcertantes. Le travail de connaissance de soi devant passer par votre propre expérience, je ne vous invite pas à croire ces idées parce qu’elles sont écrites, mais à vérifier par vous-même si ce qui est écrit (et que peut-être vous découvrez) est vrai ou non pour vous, afin de vous permettre d’en tirer vos propres conclusions (et peut-être de vous en servir pour mettre en doute certaines de vos anciennes certitudes.)