(ou Le piège de la fausse compassion)
Question posée par Sophie :
Je viens de vivre une relation avec un homme pervers narcissique (diagnostic posé par un professionnel). J’ai lu votre article sur la compassion… Comment ne pas se mettre en danger en voulant être dans la compassion avec des personnes présentant ce trouble ? J’ai aimé et j’aime encore cet homme, mais j’ai beaucoup souffert…
Mes pistes de réponse :
À la question : « Comment ne pas se mettre en danger avec un pervers narcissique ? » il existe une réponse très simple : en se séparant de lui dès que vous identifiez que c’est un pervers narcissique.
Seulement votre question n’est pas exactement celle-ci.
Précisément, vous me demandez comment ne pas vous mettre en danger avec une personne diagnostiquée pervers narcissique et avec laquelle vous vous sentez liée par un devoir de compassion.
Les choses deviennent alors beaucoup plus complexes. Comment pourriez-vous à la fois chercher à le quitter et penser devoir rester avec lui ?
À raisonner ainsi, vous vous enfermez dans un piège. Pour en sortir, il n’y a qu’un seul moyen : découvrir comment – par quelle supercherie – vous vous êtes laissée enfermer, et c’est ce que je vais tenter de vous faire sentir.
« Je l’aime » arguez-vous, et la question est précisément là : comment en êtes-vous arrivée à aimer (et à continuer d’aimer dites-vous), un prédateur qui vous maltraite dans la durée ? Comment vous y êtes-vous prise pour tolérer l’intolérable ?
Si l’intolérable vous était apparu comme tel, vous vous seriez respectée et auriez agi en conséquence. Je fais donc l’hypothèse qu’il vous est d’autant plus facile de tolérer l’intolérable que l’intolérable ne vous apparaît pas comme tel. Cela signifie que vos comportements peuvent être dictés par une part active de vous-même qui prend le pouvoir sur vous et qui vous empêche de mettre une limite à celui qui cherche à vous dominer, de lui dire non, comme de faire respecter votre différence et votre spécificité. Si (comme c’est souvent le cas), vous n’avez pas (ou bien peu) d’estime pour ce dont l’autre abuse en vous-même (par exemple vos sentiments), il devient cohérent de votre part de laisser faire votre bourreau contre vous-même.
Dans ces moments de maltraitance, vous pressentez sans doute qu’il y a un danger, mais vous n’en percevez pas clairement les contours. Dans une telle relation de domination, vous ne comprenez pas bien ce qui se passe, vous vous laissez abuser sans prendre la mesure du danger puisque vous vous répétez que vous aimez votre abuseur. Vous êtes sincère, en même temps que vous vous sentez perdue. Parfois, même si vos ami(e)s ou vos relations tentent de vous ouvrir les yeux, vous refusez de les écouter, dans votre peur de vous confronter à celui qui vous domine. Dans votre peur du conflit, vous regardez ailleurs, votre monde tangue, vous vous sentez à la fois malheureuse avec celui que vous pensez sincèrement aimer et incomprise par ceux qui vous aiment vraiment et vous invitent à ouvrir les yeux. Là, vous vous accablez vous-même, en vous persuadant que vous êtes une incapable et vous sentez encore plus perdue.
C’est parce que vous êtes en déficit d’estime de vous-même que vous tolérez que votre compagnon vous manipule : vous doutez de vous-même et de ce que vous ressentez (donc également de ce que l’autre vous fait subir) et ne parvenez pas à accéder à votre légitime besoin de vous défendre d’un être qui vous manipule. Si on vous a raconté dans votre enfance que vous comptiez pour du beurre et que vos besoins n’avaient aucune importance, vous avez appris à les refouler au plus profond de vous-même, quitte à croire que vous n’en aviez pas et que tout vous était égal.
Dans de tels moments vous vous racontez que les comportements de celui qui vous manipule ne sont pas bien graves, vous les minimisez en pensant qu’il ne faut pas en faire une histoire et que vous n’avez qu’à vous adapter. Vous avez pris l’habitude de vous adapter contre vous-même, vous n’y faites même plus attention.
Pour parachever votre maltraitance contre vous-même et dans votre croyance malsaine à penser qu’il est égoïste de penser à soi, vous parvenez à vous convaincre que vous aimez celui qui est pour vous cause de souffrance. Devenue soumise, incapable de voir que vous êtes sous emprise relationnelle, prenant toujours davantage sur vous-même et contre vous-même, vous vous conditionnez à devoir être souple et conciliante avec lui en refoulant complètement une colère qui vous serait salutaire.
L’emprise
L’emprise relationnelle progresse insensiblement en faisant passer un être de l’appropriation (tu es à moi), à la dépossession (dommage que tu sois comme tu es). Une fois qu’un être se sent dépossédé de lui-même, il devient facile, pour son bourreau, de le dominer pour le soumettre. La stratégie du pervers – en alternant la séduction et la domination – est de parvenir à obtenir le consentement de celle ou de celui que systématiquement il dénigre. Il pourra, par exemple, souffler le chaud et le froid sur sa victime en commençant par lui faire un compliment, aussitôt suivi d’une critique. Si, se sentant malmenée, sa fragile victime réagit, il pourra lui asséner par exemple qu’elle n’a vraiment pas le sens de l’humour. Sa tactique étant invariablement d’alimenter son doute à propos d’elle-même.
Cela s’appelle une entreprise de déstabilisation, d’autant plus pernicieuse qu’elle est opérée par un être qu’on croit aimer et dont on admire souvent l’humour et les talents. Tous les êtres humains ont des talents, mais la constante du pervers narcissique c’est de savoir se servir de ses talents au détriment de ses proies. Certains hommes s’y prennent avec beaucoup de cruauté et parviennent à faire rire aux dépens de leurs compagnes.
Devenu déstructuré, morcelé, un être est facile à soumettre. Un être occupé à survivre dans une relation perd ses repères, il est dans le brouillard. Au début d’une relation, il peut désespérément tenter d’esquiver les dénigrements et les violences psychologiques mais rapidement, il s’adapte à son agresseur, quitte à faire lui-même des choses qu’il aurait désapprouvées avant d’être sous son emprise.
C’est ainsi que subrepticement, la personne sous emprise renonce à sa propre dignité et perd tout esprit critique comme toute lucidité à propos de ce qu’elle vit.
Estime de soi et peur de passer pour égoïste
Votre détermination à ne pas vouloir être égoïste, peut être un piège impossible à déceler. En apparence, quoi de plus noble ? Et c’est justement à partir du retournement de ce qu’il y a de plus noble en vous que le pervers narcissique parviendra à ses fins.
Vous serez d’autant plus facilement persuadée que c’est vous l’égoïste qu’on aura critiqué impitoyablement vos comportements d’enfant en vous divisant contre vous-même, par exemple en ayant réussi à vous convaincre que vous êtes une mauvaise personne qui ne tient pas compte des autres (donc bien sûr et précisément de ceux qui vous critiquaient !). Ayant été éduquée dans la mauvaise conscience à être qui vous étiez, vous sentez d’autant plus impossible pour vous aujourd’hui d’oser être ce que vous êtes. Dans un tel état d’esprit, songer à vous défendre est devenu impensable pour vous. Comment un être, persuadé être mauvais, pourrait-il trouver en lui le courage d’être lui-même ? C’est ainsi que, par exemple, une femme soumise à des violences par son compagnon, ayant cependant réussi à porter plainte contre lui, retirera le plus souvent sa plainte après quelques jours, convaincue par sa mauvaise conscience qu’elle n’est pas « gentille » et qu’il ne faut pas qu’elle la maintienne. À agir ainsi, cette femme n’a probablement jamais pensé que son compagnon narcissique n’a pas besoin qu’on l’aide à renforcer son estime de lui-même, mais qu’il a simplement besoin d’apprendre à respecter les autres. Si une plainte contre lui peut l’amener à se remettre en cause pour réfléchir sur lui-même et ses comportements, pourquoi pas ? Mais cette femme qui retire sa plainte, incapable de se défendre, est davantage mue par sa peur de n’être pas gentille que par un quelconque souci de faire justice à elle-même ou aux autres victimes de son compagnon.
Le manque d’estime de soi d’une victime, sa cécité, son incapacité à maintenir sa dignité dans la durée, profite toujours à son bourreau qui sait parfaitement s’en servir en appuyant précisément sur le talon d’Achille de sa victime.
Le manque d’estime de soi d’une victime se trouve à l’origine de son drame parce qu’elle l’empêche de pouvoir s’appuyer sur elle-même, d’avoir confiance en elle-même. L’estime de soi, estime Christophe André , est « ce qui peut nous permettre de tirer le meilleur de ce que nous sommes à l’instant présent, en fonction de notre environnement. » Par contre, l’estime de soi construite sur la base de l’ego tentaculaire d’un enfant roi jamais détrôné (donc d’un être qui souffre d’un complexe de supériorité), peut le mener à la perversion.
On pourrait dire qu’une saine estime de soi mène à l’oubli de soi, parce qu’elle ne flatte pas l’ego, alors qu’une estime de soi flatteuse de l’ego mène à l’infatuation, à un narcissisme qui peut devenir rapidement pathologique parce qu’il nie résolument l’existence de l’autre.
La promotion, à la mode dans nos sociétés, de l’estime de soi du type « je le vaux bien » peut donc avoir aussi bien des effets heureux que désastreux. Tout dépendra de ce que ce « je le vaux bien » confortera chez un être : oser courageusement prendre sa place ou dominer ses semblables ?
Quoi qu’il en soit, l’autocompassion n’entraine pas les effets indésirables de la surévaluation de soi, les personnes qui souffrent d’un déficit pathologique d’estime de soi feraient bien de la pratiquer en se demandant ce qui est bon pour elles, en se traitant avec bienveillance et douceur en même temps qu’en acceptant leurs limites.
Il leur faudrait aussi méditer la formule de Montaigne :
« De toutes les maladies, la plus sauvage, c’est de mépriser notre être. »
Nous avons parlé du harcèlement de l’autre mais nous devons aussi parler de l’autocritique pathologique, du harcèlement de soi-même par l’intérieur, quand « une partie de soi en accuse constamment une autre, qu’elle hait et méprise. »
Il faudrait que toutes les personnes qui se sentent comme « mortes de l’intérieur », parviennent à sentir que c’est parce qu’un être se laisse émouvoir par les souffrances qu’il a endurées à cause de son mépris de lui-même – cause de son incapacité à être – qu’il parviendra pas à pas à renforcer son désir de guérir.
La « fausse compassion »
Vous parlez de votre relation au passé, vous êtes donc parvenue aujourd’hui à quitter votre compagnon diagnostiqué pervers narcissique, mais ce n’est pas pour autant que vous vous sentez en paix puisque vous semblez être encore sous emprise.
Vous restez ébranlée, votre mauvaise conscience vous taraude, d’autant plus que votre culture vous persuade qu’il vous faut être dans la compassion. Nouvelle répression contre vous à devoir être ce que vous ne vous sentez pas être. Le désir de compassion se présente à vous comme un nouveau piège.
Manipulée par vos propres contradictions, divisée entre votre mauvaise conscience à être ce que vous êtes, et votre devoir à être ce que vous pensez que vous devriez être et que vous n’êtes pas, vous continuez de souffrir sans comprendre.
La division que vous subissez vous condamne à rester hostile à vous-même au moment où votre besoin le plus grand est de vous réconcilier avec vous-même et avec la manière dont vous avez agi.
Vous réconcilier avec vous-même serait de parvenir à sentir, pour le découvrir, que c’est votre hostilité vis-à-vis de vous-même, ajoutée à vos idées fausses sur la compassion, qui vous obligent à croire encore aimer ou à devoir encore aimer un être qui vous a fait souffrir. Une fois encore, l’hypocrisie comme l’autodestruction trouvent leur origine dans la condamnation de soi.
Ce serait aussi découvrir avec simplicité que la compassion qui mène au masochisme ne peut qu’être le fruit d’une immense naïveté, d’une « fausse compassion » agie par votre mauvaise conscience. À croire qu’il vous faudrait être dans la compassion pour votre ex-compagnon, vous surestimez votre part de responsabilité personnelle, en même temps que vous sous-estimez la sienne en vous livrant à votre mauvaise conscience.
Il y a, dans votre manière d’exprimer votre volonté à être dans la compassion, à la fois une compulsion et une obligation qui sont incompatibles avec la compassion.
Comment en êtes-vous arrivée à croire que la compassion, (donc l’amour) pourrait vous demander de subir les comportements maltraitants d’un homme ?
C’est parce que vous ne vous aimez pas vous-même qu’hostile à vous-même, vous cherchez inconsciemment à atteindre la compassion par la force en vous en faisant un devoir.
À vous contraindre à être ce que « vous voulez être » pour l’autre (à vous forcer à l’être), vous vous laissez manipuler par l’importance que vous voulez donner à votre moi et dont vous pensez avoir besoin pour exister.
Vouloir être dans la compassion, c’est comme « essayer d’être gentil », c’est juste un moyen hypocrite (parce qu’il vous demande de vous trahir vous-même), de chercher à satisfaire son désir de satisfaction de soi.
Ouvrir les yeux c’est découvrir que vous êtes enfermée dans un schéma psychologique qui vous oblige à continuer de prétendre aimer et à penser devoir aider, un homme qui est la cause de votre souffrance.
Ce que vous nommez abusivement « compassion » pour votre bourreau n’est qu’une compulsion qui vous oblige en même temps qu’elle vous ligote à lui, et qui demanderait à être regardée de très près, pour être dénouée, dans un travail psychothérapeutique.
L’amour a besoin de la confiance, si aimer, c’est sortir de la dualité du « moi » par rapport à « l’autre », comment serait-il pour vous possible d’en sortir tant que vous vous sentez dans la nécessité de veiller à ne pas vous mettre en danger ?
Regardez les choses en face, si votre désir d’aider l’autre n’est que la conséquence de votre devoir de le sauver, cela ne parle que de vous et de la contrainte inconsciente et mortifère que vous exercez sur vous-même à vouloir le sauver.
A ce stade, la véritable question devient pour vous, non pas : Comment ne pas me mettre en danger en voulant être dans la compassion avec une personne qui me maltraite ? mais : Comment vais-je m’y prendre pour retrouver ma dignité et mon intégrité, afin d’achever de me protéger d’un homme qui me maltraite, et ainsi parvenir à ne plus souffrir ?
N’oubliez pas que le sens véritable de « devenir soi-même », c’est d’accéder à son être réel, donc de se libérer de son « faux moi » (facilement reconnaissable à ce qu’il nous oblige à céder à notre mauvaise conscience), en renonçant à certaines idées reçues depuis l’enfance (parmi lesquelles, celle de croire qu’il faut nous sacrifier pour les autres.)
Ce n’est pas en vous obligeant à être dans la compassion pour un homme qui vous a maltraitée que vous parviendrez à améliorer votre estime de vous-même. Une mère qui se sacrifie pour sauver son enfant n’est pas dans la compassion pathologique, par contre, une femme qui sacrifie sa vie en se liant aux besoins d’un homme psychopathe est une personne en danger, et son sacrifice a d’autant moins de sens que la puissance de l’aide qu’elle aspire à lui délivrer étant elle-même liée à sa souffrance ne pourra jamais parvenir à guérir son bourreau.
N’oubliez pas qu’un psychopathe (ou personnalité antisociale) est une personne qui peut être aimable quand elle le désire, mais qui est dénuée d’empathie pour les autres et en particulier pour vous qui lui serviez de proie. Ce n’est donc pas à vous d’intervenir pour la sauver !
La vraie compassion
La vraie compassion n’est pas la pitié, elle se fonde sur le discernement et l’ouverture du cœur. L’enseignant spirituel tibétain Chögyal Trungpa la définit comme « une clarté qui contient la chaleur primordiale », elle est une immense générosité, elle ne peut pas être un assujettissement, ni une inquiétude supplémentaire (donc une mortification) qui demanderait de se sacrifier pour l’autre.
C’est notre culture judéo-chrétienne qui nous a appris à désirer être ce que nous ne sommes pas. Or il ne peut pas y avoir de devenir heureux sans une préalable réconciliation avec ce que nous sommes. Comprenez qu’à vouloir être dans la compassion coûte que coûte, donc à chercher à vous sacrifier, vous ne pouvez que vous éloigner de vous-même.
Ressentir de la compassion pour une personne, c’est ressentir au même moment une joie et une satisfaction profonde. Le simple fait que vous vous sentiez vous-même en détresse, doit suffire à vous persuader que vous n’êtes pas dans la compassion. Ressentir le sentiment de compassion est nécessairement un bonheur, et ce bonheur ne peut engendrer ni fatigue, ni souffrance.
© 2022 Renaud Perronnet. Tous droits réservés
Illustration :
Picasso, La femme qui pleure.
Pour aller plus loin, je vous invite à lire :
- Le jeu de la victime (Sauveur / Victime / Persécuteur.)
- Consentement, responsabilité et respect de soi-même : de quoi suis-je responsable dans ma relation à un homme ?
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Ma formation première est celle d’un philosophe. Il est possible que les idées émises dans ces articles vous apparaissent osées ou déconcertantes. Le travail de connaissance de soi devant passer par votre propre expérience, je ne vous invite pas à croire ces idées parce qu’elles sont écrites, mais à vérifier par vous-même si ce qui est écrit (et que peut-être vous découvrez) est vrai ou non pour vous, afin de vous permettre d’en tirer vos propres conclusions (et peut-être de vous en servir pour mettre en doute certaines de vos anciennes certitudes.)